Ces lampes françaises se refondent quand on s’en lasse, au lieu de finir à la benne

Baguette Studio moule des lampes en cire végétale qu'on refait fondre à volonté. Le procédé, la tenue chez soi, et où voir la machine tourner en public.
Main gantée effleurant une lampe en cire crème allumée, établi de bois, lumière dorée du coucher de soleil dans un atelier
Main gantée effleurant une lampe en cire crème allumée, établi de bois, lumière dorée du coucher de soleil dans un atelier

Baguette Studio, c’est Emma Lohner et Philippe Gaud, un duo de designers français fondé en septembre 2025, qui fabrique des lampes en cire végétale et en cire d’abeille conçues pour être refondues et remoulées quand elles ne plaisent plus. Le studio fait partie des trois lauréats du programme Future On Stage 2026 de Maison&Objet, avec Risette et LightMass, et sera visible pendant le salon du 10 au 14 septembre 2026 à Villepinte. Voici ce que vaut leur procédé, ce qu’il faut savoir sur la tenue de la cire chez soi, et où suivre leur travail.

Un objet dont la fin de vie est prévue dès le moule

La plupart des luminaires du marché sont assemblés : un abat-jour en polypropylène, une armature métal, un câble, une douille, parfois de la colle. Le jour où la teinte ne va plus avec le mur, ou qu’un coin s’est fêlé, l’objet part à la benne, parce que séparer proprement ces matières coûte plus cher que d’en racheter un. C’est exactement ce point que la cire contourne. Une lampe en cire abîmée n’est pas un déchet, c’est une matière première encore intacte : on la refait fondre, on la reverse dans un moule, on récupère un objet neuf sans perte de qualité.

La différence avec le discours habituel sur le recyclage mérite d’être posée franchement. Un plastique recyclé perd de la longueur de chaîne à chaque cycle, se charge en additifs, et finit dans des applications de moindre valeur : c’est ce qu’on appelle du décyclage. La cire, elle, change simplement d’état, du solide au liquide et retour, sans dégradation structurelle notable tant qu’elle n’est pas surchauffée ni contaminée. La circularité n’est plus un argument collé après coup, elle est dans la physique du matériau. Reste que le reste de la lampe (douille, câble, ampoule) demeure du matériel électrique classique, et que le vrai zéro déchet ne concerne que le corps de l’objet.

Le Labo 1.0 : du rotomoulage industriel ramené à l’échelle d’un atelier

Le rotomoulage est une technique industrielle bien identifiée : on verse de la matière dans un moule creux, on fait tourner le moule sur deux axes, et la matière se répartit par gravité sur toutes les parois pour former une coque régulière et fermée. C’est ce qui produit les cuves, les kayaks, certains gros luminaires d’extérieur. Les machines qui font ça pèsent des tonnes et vivent dans des usines.

Le geste intéressant de Baguette Studio, tel que le décrivent la presse spécialisée comme d’architectures et Formae Magazine, tient dans le détournement de cette technique à échelle réduite, avec une machine que le duo a conçue et fabriquée lui-même, baptisée Le Labo 1.0. Autrement dit, ils n’ont pas acheté un outil existant en le sous-utilisant : ils ont refait la machine à la mesure de la matière qu’ils voulaient travailler. La cire fond à basse température, se solidifie vite, ne supporte pas les pressions élevées : un équipement industriel prévu pour des thermoplastiques n’a aucune raison de lui convenir. Le studio annonce une pièce formée en moins de 45 minutes, ce qui rend la fabrication démontrable en public, d’où le happening prévu sur l’espace Maison&Objet Pulse pendant le salon.

Pour se donner un repère de temps, comparez avec deux savoir-faire français bien connus. Un tirage céramique en moule de plâtre demande le coulage, l’attente de la prise, le démoulage, un séchage de plusieurs jours, puis une ou deux cuissons : on compte en semaines. La fonte à la cire perdue, en bronze, utilise justement la cire comme modèle sacrifié, détruit à chaque tirage. Ici, la cire n’est plus l’intermédiaire jetable du processus, elle est le résultat final, et elle revient au point de départ à volonté.

Chaque semaine, je décrypte une matière, un procédé ou un créateur français qu’on voit passer sans trop savoir ce qu’il vaut vraiment. Pas de listes de shopping, pas de tendances recopiées : ce qui tient dans le temps, ce qui se répare, ce qui mérite son prix. Inscrivez-vous à la newsletter de L’Atelier O.T.E.

Cire végétale ou cire d’abeille : ce n’est pas la même lumière

Ce pin montre une recharge de cire Esser Studio, illustrant concrètement la logique de l’article : plutôt que de jeter l’objet, on le recharge et on le refond.

Les articles publiés jusqu’ici citent les deux cires comme si elles étaient interchangeables. Elles ne le sont pas, et pour un objet lumineux la nuance se voit tout de suite. Les cires végétales, majoritairement issues du soja ou du colza, sont pâles, plutôt blanc cassé, opaques en épaisseur et très neutres à l’odeur. Elles diffusent une lumière laiteuse, assez froide, proche de ce que donne un verre opalin. La cire d’abeille, elle, est naturellement teintée dans les jaunes miel, garde un parfum discret, et laisse passer une lumière nettement plus chaude et ambrée quand elle est coulée fine. Elle coûte aussi sensiblement plus cher au kilo.

Concrètement, la cire d’abeille donne un éclairage ambré qui flatte les bois chauds et le laiton, chêne, noyer, merisier, tandis qu’une cire végétale claire s’accorde mieux aux intérieurs blancs, aux menuiseries laquées, au frêne et au métal noir. Les deux vieillissent différemment aussi : la cire d’abeille fonce légèrement avec le temps, la cire végétale a plutôt tendance à blanchir en surface, un léger voile qu’on appelle le frosting et qui ne compromet rien.

La vraie question : est-ce que ça tient chez moi ?

C’est le point que personne n’a traité, et c’est pourtant le premier réflexe de qui envisage d’en acheter une. Les cires utilisées en objet fondent dans une plage basse, souvent entre 45 et 65 °C selon leur composition, et elles ramollissent avant même de fondre. Ce que ça implique en pratique : une lampe en cire se pense en LED, jamais avec une ampoule à incandescence ou halogène, dont le verre monte largement au-dessus de ces températures. Une LED de puissance domestique dissipe très peu de chaleur, ce qui rend l’association parfaitement cohérente, à condition que le fabricant ait ménagé la distance et la ventilation nécessaires.

Les autres réflexes tiennent du bon sens et valent pour toute pièce en cire. Éviter le plein soleil derrière une fenêtre, où la température de surface d’un objet grimpe vite en été ; éviter le dessus d’un radiateur, l’appui de fenêtre plein sud, la proximité d’une cheminée. Un dépoussiérage au chiffon doux et sec suffit, sans solvant ni produit ménager, qui attaqueraient la surface. Et si une pièce s’accidente, la logique du studio est justement qu’on ne jette pas : on refond.

Un design responsable qui va jusqu’à l’emploi

Le volet le moins repris est peut-être le plus parlant. Selon les informations publiées autour de leur sélection, Baguette Studio prévoit de travailler avec l’Entreprise Adaptée de Noisy, une structure qui emploie majoritairement des personnes en situation de handicap. Un procédé sobre en énergie, reproductible et non toxique se prête bien à ce type d’atelier, là où l’injection plastique ou l’usinage demandent des installations lourdes. La démarche déborde donc du choix de matière pour toucher la façon dont l’objet est produit et par qui, ce qui reste rare dans le luminaire de jeune création.

Le parcours des deux fondateurs éclaire cette méthode : Emma Lohner s’est formée à Strate, à Sèvres, école tournée vers le design produit et l’usage ; Philippe Gaud est passé par la Design Academy Eindhoven, réputée pour son approche matière et expérimentation. Ce croisement explique assez bien un studio qui construit sa propre machine avant de dessiner sa lampe. Ils ne sont d’ailleurs pas seuls sur ce terrain en France : la cire a déjà été explorée comme matériau d’objet dans le cadre de projets d’école, du côté de l’École Boulle notamment, signe qu’une petite filière se cherche plutôt qu’un coup isolé.

Où les voir, et ce qu’il faut savoir avant d’acheter

Future On Stage a reçu 331 candidatures pour l’édition 2026, en hausse d’environ 35 % sur 2025 selon les chiffres communiqués par Maison&Objet : trois lauréats sur ce volume, la sélection est serrée, ce qui justifie de regarder ce studio maintenant plutôt que dans deux ans. Le salon se tient du 10 au 14 septembre 2026 à Paris Nord Villepinte sur le thème « Pulse in Motion », en même temps que la Paris Design Week (10 au 19 septembre), qui elle est accessible librement dans les galeries et boutiques parisiennes pour qui ne veut pas faire le déplacement à Villepinte.

Côté achat, soyons honnête : la distribution d’un studio d’un an reste étroite, avec le site du studio et quelques revendeurs indépendants comme La Maison Marseillaise, et les tarifs ne sont pas largement publics. Pour un luminaire artisanal français produit en petite série, l’ordre de grandeur raisonnable se situe généralement entre 200 et 600 €, parfois plus selon la taille : ce n’est pas un prix de grande surface, c’est celui d’un objet moulé à l’unité par deux personnes. Si le budget n’y est pas, l’exercice reste utile : allez voir la pièce en vrai pendant la semaine du design, regardez comment la lumière traverse la matière, et gardez ce critère en tête la prochaine fois que vous choisissez une lampe. Un objet dont on sait comment il finira vaut mieux qu’un objet dont on ne sait que le prix.

Image de Ophélie

Ophélie

Décoratrice d'intérieur installée dans les Hauts-de-France, Ophélie a passé dix ans à transformer des appartements et des maisons de famille, souvent avec plus d'idées que de budget. Chineuse invétérée, elle écume les brocantes le dimanche et sait distinguer au premier coup d'œil le chêne massif du placage, la vraie céramique de l'imitation. Sur L'Atelier O.T.E., elle décrypte les tendances déco avec le regard de quelqu'un qui a réellement posé, poncé, patiné : ce qui dure, ce qui déçoit, et ce qui vaut vraiment son prix.

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