La lampe en vitrail qui circule depuis la rentrée sur les murs de Pinterest a un nom d’atelier : Gabriel Daguet, verrier installé à Fécamp, en Normandie. Son applique APN7 a reçu le premier prix du Prix Artisan Créateur de Lumière, remis le 18 janvier 2026 à Maison&Objet par le Syndicat du Luminaire et les Ateliers d’Art de France, et ses luminaires se situent entre 170 et 450 € selon les modèles. Voici ce que cette fourchette paie réellement, et comment distinguer une pièce soudée verre par verre d’une copie moulée.
Pourquoi le vitrail refait surface maintenant
Octobre fait toujours basculer les recherches déco vers la lumière : on rallume à 18 h, on se rend compte que le plafonnier blafard du salon ne suffit plus, on cherche des lampes d’appoint et des abat-jour qui réchauffent. Le vitrail arrive pile dans cette fenêtre, parce qu’il fait exactement ce qu’on attend d’un luminaire d’automne : il ne diffuse pas une lumière plate, il la colore et la fractionne. Les sites déco en parlent beaucoup depuis le début de l’année, en général sous forme de liste de tendances, verres opalescents, verres texturés, mélange de matières brutes et de formes sculpturales. Presque personne n’a mis un nom et un atelier derrière le phénomène.
Le palmarès du métier, lui, l’a fait avant tout le monde. Le Prix Artisan Créateur de Lumière distingue chaque édition des luminaires conçus et fabriqués par des artisans français ; il a été relayé par la presse spécialisée de l’éclairage (Light ZOOM Lumière, Filière 3e) et quasiment ignoré par la presse déco grand public. Le signal était là neuf mois avant que le vitrail ne devienne une tendance Pinterest, ce qui en dit long sur l’endroit où se fabriquent vraiment les tendances déco.
Gabriel Daguet, Fécamp : l’applique APN7
L’atelier est en Normandie, à Fécamp, et travaille le verre selon la technique dite du vitrail Tiffany. La pièce primée, l’applique murale APN7, associe le verre au laiton oxydé : pas un laiton verni brillant de catalogue, mais un laiton dont la surface a été laissée réactive, donc avec une patine sombre, mate, qui continue d’évoluer avec le temps et les traces de doigts. C’est un choix de matière qui assume le vieillissement au lieu de le figer sous une couche de vernis.
Le jury a motivé sa décision sur le geste plutôt que sur l’effet, saluant une « finesse d’exécution et maîtrise technique parfaite » selon les comptes rendus publiés par la presse professionnelle de l’éclairage. Formulation sobre, et révélatrice : ce qui a été récompensé, ce n’est pas un style, c’est une exécution. La même édition de janvier a décerné son deuxième prix à Jonathan Dos Santos pour la sculpture lumineuse WAVE. Le prix a changé de lauréats depuis : l’édition de septembre dernier a distingué Charles Macaire pour « 3 cocons » et Jean-Baptiste Geny pour « Bûche n°27 ». Si vous voyez passer le nom de Daguet associé à une victoire d’automne, c’est une confusion de calendrier : son premier prix date bien de janvier, au salon.
La technique Tiffany, étape par étape
Le mot « vitrail » recouvre deux familles de techniques, et la différence se voit à l’œil nu une fois qu’on sait où regarder. Le vitrail au plomb traditionnel, celui des églises, enserre chaque verre dans un profilé de plomb en H. La technique Tiffany, née aux États-Unis à la fin du XIXᵉ siècle pour fabriquer des abat-jour, procède autrement :
- chaque morceau de verre est découpé à la main d’après un gabarit papier, puis ajusté à la meule jusqu’à ce qu’il tombe exactement dans son emplacement ;
- son pourtour est enrobé d’un ruban de cuivre adhésif, posé bord à bord et lissé sur les deux faces ;
- les pièces sont assemblées et le cuivre est recouvert d’une soudure à l’étain, qui fond, relie les cuivres entre eux et forme le réseau de lignes métalliques visible sur la pièce finie ;
- la soudure est ensuite patinée pour obtenir une teinte sombre et homogène plutôt qu’un gris brillant.
Ce procédé autorise des volumes courbes et des morceaux très petits, ce que le plomb ne permet pas. Il explique aussi le temps passé : sur un abat-jour, on compte facilement plusieurs dizaines de pièces, chacune découpée, ajustée, cuivrée, soudée.
Un pin montrant une lampe colonne en vitrail Tiffany, illustrant le travail artisanal du verre coloré assemblé à la main qui inspire la pièce décrite dans l’article.
Le choix du verre compte autant que l’assemblage, et c’est le point que les articles de tendances sautent systématiquement. Un verre cathédrale est coloré mais translucide : il laisse voir la source et projette la couleur sur le mur. Un verre opalescent contient des oxydes qui le rendent laiteux : il retient la lumière et s’illumine lui-même, sans éblouir, ce qui le rend bien plus confortable pour une lampe posée à hauteur d’yeux sur un buffet. Un verre flammé ou texturé ajoute du relief, donc des variations d’intensité dans une même plage de couleur. Le verrier choisit sa diffusion avant de choisir sa couleur, et c’est précisément ce que le verre moulé industriel, uniforme par construction, ne sait pas faire.
Si ce genre de décryptage vous parle, la newsletter de L’Atelier O.T.E. arrive une fois par semaine dans votre boîte : les matières qui tiennent vraiment, les créateurs français qui méritent le détour, les trouvailles repérées avant qu’elles saturent Pinterest. Pas de catalogue, pas de liste d’injonctions, juste un regard d’atelier sur ce qui circule en déco.
170 à 450 € : ce que paie exactement la fourchette
« C’est cher parce que c’est artisanal » n’explique rien. Décomposons sur une pièce de cette gamme. Le verre d’art se vend à la plaque, et la découpe génère des chutes inévitables : les formes courbes d’un abat-jour ne se rangent pas en damier, une partie de la plaque part au rebut. Le ruban de cuivre et l’étain sont des consommables au mètre et au kilo, dont le prix suit celui des métaux. Vient ensuite le temps : découpe, ajustage à la meule, cuivrage, soudure des deux faces, patine, montage électrique. Sur une applique assemblée à la main, on est largement au-delà de la journée de travail, et la casse d’une pièce de verre en fin de parcours oblige à la refaire.
Rapporté à cela, 170 € pour une petite pièce et 450 € pour un modèle plus complexe correspondent à un tarif horaire d’artisan très raisonnable, matières et électrification comprises. Le prix ne rémunère pas une signature, il rémunère un nombre d’heures qu’on peut compter. À l’inverse, une lampe « style Tiffany » à 40 € dans un rayon de grande enseigne est un verre moulé en quelques pièces, souvent assemblé par collage ou enserré dans un cadre plastique peint couleur métal. Ce n’est pas une arnaque, c’est un objet différent : il imite le dessin du vitrail sans en avoir la matière ni la diffusion.
Repérer une vraie pièce soudée
Trois réflexes suffisent, en boutique comme en brocante. Regardez d’abord les lignes métalliques : une soudure à l’étain a un léger relief irrégulier, bombé, qui se sent sous le doigt ; un faux a des lignes parfaitement régulières, plates, parfois peintes, et les intersections sont rigoureusement identiques d’un bout à l’autre. Observez ensuite l’intérieur de l’abat-jour : sur une pièce soudée, le réseau de cuivre est visible et soudé sur les deux faces ; sur une imitation, l’intérieur est lisse ou laisse apparaître un cadre rapporté. Enfin, allumez. Un verre opalescent prend la lumière dans son épaisseur et reste doux de face ; un plastique teinté ou un verre moulé mince éclate en point lumineux et laisse voir l’ampoule.
Cette lecture sert aussi en chine. Les abat-jour Tiffany des années 1920 et 1930, dans la lignée Art Déco, circulent encore chez Emmaüs et dans les brocantes du samedi matin, souvent avec des verres fêlés ou une soudure fatiguée. Ces deux défauts se réparent chez un verrier, et un remplacement de quelques pièces coûte bien moins qu’une pièce neuve. C’est la même technique qui rend ces objets réparables un siècle plus tard, là où un luminaire collé finit à la déchetterie.
Où la placer chez vous
Le vitrail demande un fond calme : il porte déjà de la couleur et du graphisme, donc il fonctionne mieux sur un mur uni, un bois clair ou un plâtre brut que contre un papier peint à motifs. En applique, comptez une hauteur d’environ 1,60 m du sol pour que les verres se lisent de face sans que l’ampoule soit dans l’axe du regard. En lampe de table, placez-la sur un meuble bas plutôt qu’à côté du canapé : la lumière colorée est plus agréable en seconde source, en complément d’une lampe neutre à proximité du fauteuil de lecture.
L’action concrète pour ce week-end, sans rien acheter : prenez une des lampes du salon, remplacez son ampoule par une ampoule à filament chaude autour de 2 200 à 2 400 kelvins, puis éteignez le plafonnier et regardez comment la pièce réagit. Vous saurez tout de suite si votre salon manque d’une source colorée basse, ou juste d’une température de lumière plus chaude. Dans le premier cas, une pièce de verrier à 200 € tiendra trente ans ; dans le second, l’ampoule à 4 € aura réglé la question.






