Ces lampes en terre qui circulent sur les comptes déco français depuis la rentrée viennent de Montpellier : c’est la collection Aura de Maison Cédrat, présentée à Maison & Objet du 10 au 14 septembre 2026, puis exposée au BHV Marais à partir du 15 septembre. Ce qui les sépare d’une lampe en céramique classique tient à un choix de fabrication : la lumière ne se contente pas d’être posée sur un pied, elle traverse un papier washi tendu à la main au-dessus d’un bloc d’argile brute laissé sans émail. Voilà l’objet, la filière derrière, et ce que le prix achète.
Un bloc de terre, un voile de papier : ce que l’œil enregistre
Trois pièces composent Aura : Lumia, Écla et Nova. Même grammaire pour toutes, une base en argile extrudée non émaillée, un diffuseur en papier washi tendu sur une structure de hêtre tourné, un cordon en coton gansé. Visuellement, tout l’effet tient au contraste entre une masse qui semble sortir du sol et une lumière qui paraît flotter juste au-dessus. La marque annonce 8,8 kg pour la plus imposante : ce n’est pas une donnée de livraison, c’est le ressort du dessin.
Éteinte, la lampe se lit comme un objet minéral. La terre crue absorbe la lumière du jour au lieu de la renvoyer, donc on voit la texture, les stries régulières laissées par l’extrusion, la couleur mate du cru. Allumée, le rapport s’inverse : la fibre de kozo répartit la lumière au lieu de la bloquer, et sa teinte naturelle tire vers l’ambre. Une même pièce qui montre la matière le jour et ne montre plus que la lumière le soir, c’est précisément ce qui la rend photogénique et ce qui explique sa circulation sur Pinterest.
Pierre Samouilla et Alix Lalucaa, la Méditerranée comme vocabulaire
Maison Cédrat, c’est un duo installé à Montpellier : Pierre Samouilla et Alix Lalucaa. Leur répertoire formel vient du sud, paysages de garrigue, architecture vernaculaire méditerranéenne, couleurs de terre et de chaux. Ça se voit dans les finitions proposées, argile brute, terracotta, noir mat, qui sont moins des coloris que des états de matière. Le projet n’est pas de faire une lampe décorative mais de laisser la terre lire comme de la terre, sans vernis brillant qui viendrait mimer la céramique d’édition.
C’est un positionnement cohérent avec ce que la presse déco généraliste française repère depuis le début de l’année sous l’étiquette couleur « terre brûlée » qui grignote le beige. La différence, ici, est qu’il s’agit d’un objet réel et traçable, pas d’une nuance de peinture.
Chaque semaine, je décortique une pièce, une matière ou une tendance déco avec l’œil de l’atelier : ce qui vieillira bien, ce qui ne tiendra pas six mois, et les créateurs français qui valent le détour. Si vous voulez recevoir ces décryptages avant qu’ils ne tournent sur Pinterest, inscrivez-vous à la newsletter de L’Atelier O.T.E.
La filière : une briqueterie toulousaine et un papetier de l’Hérault
C’est la partie absente de la couverture française de cette collection, et c’est pourtant la plus intéressante. L’argile est travaillée avec la Briqueterie Capelle, entreprise familiale active depuis 1879 et berceau de la brique rose toulousaine, aujourd’hui en sixième génération. Le papier, lui, est produit par l’Atelier Papetier, à Salasc dans l’Hérault : du washi kozo, technique papetière japonaise, fabriqué en France et tendu à la main sur chaque pièce.
La céramiste française (Tarn/Toulouse) de @claymeup façonne en direct un pied de lampe en argile brute sans fissure, une technique de tournage et de polissage à la pierre qui prolonge concrètement le sujet du dessin et du poids de ces pièces faites main.
@claymeup 🤫 Je vous ai caché quelque chose 🫣 Mon vase en argile sauvage a malheureusement craqué pendant le séchage… 😢 Mais pas de panique ! J’avais suffisamment d’argile pour créer une deuxième pièce. Cette fois-ci, j’ai réalisé un pied de lampe avec une forme simple pour éviter d’étirer trop l’argile. Résultat : aucune fissure, ni pendant le tournage, ni lors du séchage ! ✨ Pour le solidifier et lui donner un joli éclat, j’ai utilisé une technique de polissage à la pierre. Maintenant, il brille de mille et a encore moins de chance de fendre ! 🩷 J’attends qu’il sèche un peu plus, et je le mettrai bientôt au four. ✨ C’est après la cuisson que nous découvrirons sa véritable couleur ! 🎨 A votre avis, quel sera le résultat ? 😘 #ceramique #poterie #mug #cafe #matcha #faitmain #madeinfrance #tarn #toulouse #artisanat #artisane #petiteentreprise #entrepreneur #pourtoi
Cette double filière explique beaucoup de choses. L’extrusion industrielle d’une briqueterie donne une densité et une régularité de section qu’un tournage artisanal n’atteint pas facilement sur ce volume, d’où la masse et l’aplomb de la base. Le papier tendu à la main, lui, est l’opération qui ne peut pas être mécanisée : c’est la tension de la feuille qui détermine si la lumière sera plate ou vivante. Deux savoir-faire, deux ateliers français, un seul objet.
Pourquoi ce n’est pas une lampe en céramique
La comparaison mérite d’être faite précisément, parce que les deux objets se ressemblent sur une photo de catalogue. Une lampe en céramique émaillée est opaque et réfléchissante : l’émail renvoie la lumière, le pied reste un support, et la diffusion dépend entièrement de l’abat-jour qu’on y ajoute, souvent en tissu doublé. Ici, le papier n’est pas un accessoire rapporté, il fait partie du dessin et travaille la lumière lui-même.
Autre différence, le procédé. Tourner ou mouler une céramique impose une cuisson à haute température, un retrait, un émaillage. L’argile extrudée et laissée brute garde une surface poreuse, légèrement crayeuse au toucher, qui se patine avec le temps au lieu de rester figée. À prévoir : une matière non émaillée se tache, donc on évite le plan de travail à côté de l’huile d’olive. Sur une console, un buffet ou une table basse, c’est un non-sujet.
Autour de 2 500 dollars : ce que ça situe
Yanko Design rapporte un prix d’environ 2 500 dollars pour Lumia, soit nettement plus de 2 000 euros. C’est une somme, et autant la situer franchement. Sur le marché français du luminaire fait main, une lampe d’artisan en céramique ou en terre se négocie plutôt entre 250 et 800 euros, une pièce signée d’un atelier reconnu avec diffuseur sur mesure entre 1 000 et 2 000 euros, et au-delà on entre dans le registre de l’objet d’édition limitée, vendu en galerie ou en concept store comme le BHV Marais.
Autrement dit, Aura ne se compare pas à la lampe d’appoint qu’on cherche pour un coin lecture. Elle se compare à une pièce qu’on achète une fois, pour une entrée, un bout de buffet ou un angle de salon, et qui structure visuellement la pièce à elle seule. Ce qu’on paie, ce sont deux ateliers français et une opération manuelle non industrialisable, pas un supplément de design. Pour un salon de 20 m² en location, la question honnête est plutôt de savoir si l’on préfère une pièce forte ou trois objets moyens : les deux réponses se défendent.
La terre crue revient au centre du salon
Maison Cédrat n’est pas un cas isolé. Une génération de créateurs français s’est remise à la terre crue, au tadelakt, au granito, aux matières qui montrent leur fabrication au lieu de la masquer sous une laque. Le mouvement rejoint une attente très concrète en automne : chercher de la chaleur par la matière et par des éclairages bas plutôt que par le plafonnier.
Le duo a par ailleurs annoncé la suite de la collection, Véga, Orion, Olo et Élio, dont deux lanternes nomades à batterie. C’est le point à surveiller, parce qu’une lanterne sans fil change radicalement l’usage et, probablement, le ticket d’entrée.
En attendant, il y a un geste gratuit à essayer ce week-end : éteignez le plafonnier du salon et placez votre lampe existante le plus bas possible, à hauteur de buffet, à une vingtaine de centimètres d’un mur clair. Vous verrez d’un coup ce que la lumière rasante fait à vos matières, et si votre pièce a besoin d’un objet en terre brute ou simplement d’une ampoule moins froide.






