Elles ne dessinent pas les motifs de leurs objets : elles les laissent au sable

Sacha Parent et Valentine Tiraboschi ont appris le staff chez les Compagnons après l'ENSCI. Leur méthode : verser du sable, laisser tomber, couler.
Flux de sable fin illuminé par rayon de lumière rasante en atelier sombre, mains floues aux bords du cadre.
Flux de sable fin illumine par rayon de lumiere rasante en atelier sombre, mains floues aux bords du cadre.
Flux de sable fin illuminé par rayon de lumière rasante en atelier sombre, mains floues aux bords du cadre.
Flux de sable fin illumine par rayon de lumiere rasante en atelier sombre, mains floues aux bords du cadre.

Deux noms circulent dans le milieu déco depuis la Paris Design Week (du 10 au 19 septembre 2026) : Sacha Parent et Valentine Tiraboschi, deux designers passées par l’ENSCI – Les Ateliers, qui sont ensuite allées apprendre le staff chez les Compagnons du Tour de France. Elles fabriquent des chandeliers, des miroirs, de la vaisselle, des chapiteaux, et l’ornement de ces pièces n’est pas dessiné à la main : il est confié au sable et à la gravité, avant d’être coulé en plâtre, en porcelaine ou en métal. Avant de raconter comment elles procèdent, il faut comprendre la matière dont on parle, parce que personne ne l’explique jamais.

Le staff, la matière qu’on cache derrière un faux plafond

Le staff, c’est du plâtre armé de fibres, historiquement de la filasse de jute ou du sisal, coulé dans un moule puis rapporté sur un mur ou un plafond. Ce n’est pas du stuc (qui s’applique et se travaille sur place, souvent en imitation de marbre) et ce n’est pas du plâtre traditionnel : c’est un procédé industrialisé au XIXe siècle, breveté dans les années 1850, qui a permis de produire en série les rosaces, corniches, cimaises et consoles de tous ces immeubles parisiens qu’on appelle haussmanniens. Un ornement standardisé, fabriqué en atelier, posé à la chaîne : le staff a été la préfabrication avant l’heure.

Et c’est précisément ce qui lui a valu sa mauvaise réputation. Quand une matière sert à imiter la pierre sculptée à moindre coût, on la classe vite du côté du toc. Ajoutez le fait qu’un staff mal entretenu s’empoussière, jaunit sous des couches de peinture glycéro successives et s’effrite aux angles, et vous obtenez le réflexe des rénovations des années 1990 et 2000 : on descend un faux plafond en plaques de plâtre et on oublie la corniche. Aujourd’hui, le mouvement s’inverse. Les propriétaires d’un salon de 20 m² en haussmannien paient pour retrouver les moulures que la génération précédente a masquées, et un staffeur ornemaniste compétent se trouve difficilement, parce que les formations se comptent sur les doigts d’une main.

ENSCI et Compagnons : deux mondes qui ne se croisent presque jamais

C’est là que le parcours du duo devient intéressant. L’ENSCI – Les Ateliers, à Paris, forme des designers au sens large : projet, prototypage, réflexion sur l’usage et l’industrie. Les Compagnons du Tour de France, eux, transmettent un métier par le geste, l’atelier, les années de pratique. Les deux univers se respectent de loin et se mélangent rarement. Sacha Parent et Valentine Tiraboschi ont fait les deux, dans cet ordre : la formation au projet d’abord, l’apprentissage de la main ensuite, avec un passage par le National Institute of Design en Inde pour l’une d’elles.

Ce détail de biographie explique la nature de leurs pièces. Un designer qui n’a jamais coulé de plâtre dessine des formes qu’un artisan devra rendre possibles. Une personne qui maîtrise le moule pense l’inverse : elle part de ce que la matière accepte de faire. Leur travail vient de ce second endroit, et ça se voit dans les objets, dont les reliefs semblent avoir poussé plutôt qu’avoir été décidés.

Le sable et la gravité à la place du crayon

Leur procédé, présenté sous les noms « Décor par le sable » et « Mécaniques granulaires » dans les communications des institutions qui les ont accompagnées (Villa Noailles pour la Design Parade de Hyères, CIRVA à Marseille, Manufacture nationale de Sèvres), repose sur une idée simple à énoncer et longue à maîtriser. Le sable est versé, tombe, s’étale, forme des talus et des crêtes selon son propre angle de repos ; cette topographie devient l’empreinte, donc le motif. Le moule ainsi obtenu est ensuite coulé en plâtre, en porcelaine ou en métal.

Un pin consacré au festival Design Parade Hyères — la scène même où Sacha Parent et Valentine Tiraboschi ont reçu le Grand Prix pour leur « décor par le sable », cette grammaire ornementale née de l’écoulement du sable plutôt que du dessin.

Autrement dit, l’ornement n’est pas dessiné, il est provoqué puis choisi. Ça n’a rien d’un hasard poétique : la granulométrie, la hauteur de chute, l’humidité et le rythme du versement changent complètement le résultat, et c’est ce paramétrage qui constitue leur savoir-faire. Le rapprochement avec le staff haussmannien prend alors tout son sens : même logique de moule et de série, mais un décor qui ne se répète jamais à l’identique là où le XIXe cherchait la copie parfaite.

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Ce que le procédé donne, objet par objet

Le plus parlant reste l’inventaire. Leurs pièces montrées en expositions et en résidences relèvent de plusieurs familles :

  • Des chandeliers et des chapiteaux dont les fûts et les couronnes portent des strates de sable figées dans le plâtre, très proches visuellement d’une roche sédimentaire coupée net.
  • De la vaisselle et des contenants en porcelaine, où le relief obtenu par le sable remplace le décor peint ou l’émail à motif.
  • Des miroirs et des cadres, terrain d’élection de l’ornement moulé, qui permettent de comparer directement leur langage à celui d’une moulure classique.
  • Des vitraux en porcelaine jouant sur la lithophanie, ce principe du XIXe où l’épaisseur variable de la porcelaine révèle une image quand la lumière la traverse. Le travail mené dans le cadre de leur résidence à la Manufacture nationale de Sèvres va dans cette direction.

Ce sont des pièces d’exception, produites en très petites quantités, avec les prix que cela implique : on est dans le registre de la galerie et de la commande, pas du rayon déco. Mais leur intérêt dépasse l’achat. Elles rendent lisible ce qu’un ornement raconte quand il n’imite rien, et c’est un exercice de regard utile même devant une corniche d’immeuble.

Une précision de calendrier, et où voir leur travail

Un point mérite d’être remis droit, parce que plusieurs sites le reprennent de travers. Leur distinction aux Grands Prix de la Création de la Ville de Paris, dans la catégorie Révélation Design, date de l’édition 2025, pas de cette rentrée. Ce qui relève de l’actualité de septembre 2026, c’est leur visibilité pendant la Paris Design Week et l’exposition collective « Multiples » aux Ateliers de Paris, en fin de mois. Le duo avait par ailleurs été primé à la Design Parade de Hyères, organisée par la Villa Noailles, en 2024. La distinction n’en perd rien de sa valeur ; elle situe simplement leur reconnaissance institutionnelle un an plus tôt qu’on ne le lit parfois.

Pour découvrir leurs pièces, ce sont donc les lieux qui les accompagnent qu’il faut suivre : les Ateliers de Paris, la Manufacture nationale de Sèvres – Cité de la céramique, le CIRVA à Marseille, la Villa Noailles à Hyères. Aucun de ces endroits n’est un showroom, ce sont des institutions à programmation, donc à consulter avant de s’y rendre.

Et pour prolonger chez vous sans rien acheter : regardez la corniche de votre pièce principale de près, à la lumière rasante d’une lampe posée au sol. Vous verrez si le profil est net ou noyé sous les couches de peinture, si les angles sont rapportés ou moulés d’un seul tenant, si le décor se répète tous les 40 cm. C’est le même vocabulaire que celui de ces deux créatrices, en version XIXe siècle, et il est déjà au-dessus de votre tête.

Image de Ophélie

Ophélie

Décoratrice d'intérieur installée dans les Hauts-de-France, Ophélie a passé dix ans à transformer des appartements et des maisons de famille, souvent avec plus d'idées que de budget. Chineuse invétérée, elle écume les brocantes le dimanche et sait distinguer au premier coup d'œil le chêne massif du placage, la vraie céramique de l'imitation. Sur L'Atelier O.T.E., elle décrypte les tendances déco avec le regard de quelqu'un qui a réellement posé, poncé, patiné : ce qui dure, ce qui déçoit, et ce qui vaut vraiment son prix.

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